11 – Aux Evelines

Le choc
La « boîte »

Aux Evelines, la plupart des habitants a été réveillée par le choc. L’émotion s’est répandue sur le hameau et gagne les environs.

Au petit jour, Anne-Marie Péraux, 14 ans, découvre un amas de fer et de tôles, un fatras fumant dont n’émerge qu’un morceau de fuselage et quelques hélices tordues. Dans son esprit se grave la marque indélébile d’un torse étêté, aux membres partiellement amputés. Celui-ci ne semble pas avoir été atteint par les flammes. Les autres victimes ne sont pas visibles. Un calme étrange règne sur cette scène dramatique. Celui d’une fraîche aurore de printemps à l’âme brisée. Anne-Marie ne va pas plus loin. Il y a moins de quatre ans que ses frères ont disparu dans des circonstances aussi brutales. C’était à quelques centaines de mètres, sur un champ voisin, de l’autre côté de la route. Jean-Marie a ouvert une boîte mystérieuse et attrayante : c’était une mine antichar… Son frère Antoine, qui lui a survécu quelques jours, répétait dans son agonie : « Jean-Marie, n’ouvre pas la boîte, n’ouvre pas la boîte ! ». Puis il a semblé mourir ; a rouvert les yeux en disant « On n’est pas tous seuls là-haut, on est avec l’oncle Prosper » ; et les a refermés définitivement, en laissant couler une larme.

C’est la Wehrmacht qui se charge d’évacuer les débris de l’appareil. La guerre étant aussi psychologique, les soldats disposent la cocarde rouge-blanc-bleu de la R.A.F. bien en évidence sur une remorque. Devant la maison familiale, Anne-Marie regarde passer le cortège qui remonte la route de Gérardmer. Les soldats arborent fièrement ces tristes dépouilles opimes. Leurs chefs savent mettre à profit les symboles, tant pour revivifier la pugnacité des troupes que pour entretenir, dans la population, donc dans la résistance, le doute en une prochaine victoire.

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