05 – Friedrichshafen

Charles William Eric TIPLADY, bombardier
Le bombardement

Sous son visage digne de lord anglais, transparaissent à la fois l’humour et une sorte de détachement, comme si son regard physique porté sur les choses était relayé par un regard plus profond, intérieur, lui donnant du recul par rapport à la réalité perçue. Probablement s’agit-il de l’essence même du flegme anglais. Charles William Eric Tiplady, 23 ans, Flying Officer à la R.C.A.F. est pourtant… le seul Canadien à bord ; tellement canadien qu’un de ses ancêtres a donné son nom au Lac Tiplady, situé en Ontario, à quelques miles des Grands Lacs, au nord de celui d’Hudson. Ses parents William et Eva Adelaïde résident toujours non loin de là, à Cooper Cliff. En réalité, l’apparence n’est pas si trompeuse : les Tiplady sont issus d’une des plus anciennes familles anglaises. Le premier document attestant de leur nom, orthographié Tippelevedy, date de 1301, sous le règne du roi Edouard 1er. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’un des descendants de cette lignée émigrera au Canada. Pour l’heure, Charles, membre de la dernière génération, est à son poste de bombardier. L’étau de l’angoisse cherche à l’étreindre. Il rejette aussitôt cette oppression en concentrant toute son attention sur la cible qui approche.

Bientôt, de longues flèches lumineuses perforent la nuit : les avions éclaireurs, chargés de guider les bombardiers, tirent une myriade de fusées incandescentes. D’autres fusées éclairantes, suspendues à un petit parachute, sont larguées en l’air et descendent lentement au sol en diffusant une lueur blafarde sur les infrastructures industrielles vouées à la destruction. Le brasillement de toutes ces lumières à la surface de l’eau dévoile le Lac de Constance que les aéronefs abordent perpendiculairement, face à Friedrichshafen. Tels des spots suspendus dans le ciel, des flashs étincelants s’allument brièvement, remplacés aussitôt par d’autres explosions flamboyantes : la Flak est entrée en action. Les unités de batteries anti-aériennes allemandes tirent majoritairement des obus de 20 à 37 mm qui ne dépassent pas 5000 m d’altitude, ce qui limite leur efficacité. A la fin de l’année 1944, il leur faudra une moyenne de 33000 obus pour abattre un seul bombardier, ce qui ne les rend pas moins redoutables, ni moins éprouvants pour les nerfs des aviateurs.

En quelques instants, comme surgissant des ténèbres, c’est un déchaînement de feu et de fer, de flammes et d’enfer. Dans le ciel, au cœur de cette funeste pyrotechnie, les escadrons maintiennent le cap vers leur cible. Ils subissent le « blast » (onde de choc) qui se répercute, en roulis et tangage, dans la structure de leurs appareils. Au sol, l’explosion des chapelets de bombes provoque des embrasements, qui se prolongent en explosions secondaires par la mise à feu des produits inflammables stockés dans les entrepôts. La chaleur s’organise en soufflerie diabolique. De gigantesques colonnes ardentes et crépitantes s’élèvent vers le ciel, attisant encore la fureur du brasier.

Un déluge de 1234 tonnes de bombes s’abat sur la ville, détruisant les deux tiers des bâtiments. Différentes usines, produisant du matériel de guerre, sont gravement endommagées. La Zahnradfabrik, qui fournit les boîtes de vitesse pour chars d’assaut, est totalement anéantie.

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