06 – Le piège

Wilde Sau
L’esquive

Aucun des Alliés n’a été intercepté avant son arrivée sur la zone d’opération. Ce n’est qu’un répit momentané, et trompeur. On a vu que, lors du bombardement de Hambourg, l’utilisation des windows – ces petites bandelettes d’aluminium créant des échos fantômes sur les radars – avait causé l’effondrement de la défense aérienne ennemie. Mais la Luftwaffe a immédiatement mis en œuvre différentes stratégies pour pallier ce terrible revers. L’une d’elles, simplissime, frustrante certainement, mais pragmatique, est la technique dite Wilde Sau (sanglier) : elle consiste, au fur et à mesure où les observations au sol lui permettent de définir, en la réduisant progressivement, l’aire potentielle de bombardement, à y faire converger les forces aériennes. Ensuite, lorsque le rayonnement intense dégagé par les fusées, les explosions, la Flak, les projecteurs et les incendies, découpe en ombres chinoises les silhouettes aériennes ainsi révélées, la redoutable Nachtjagd (chasse de nuit) passe à l’attaque. C’est précisément le scénario qui s’écrit, en cette nuit d’avril 1944, au-dessus de Friedrichshafen. Tirant à vue, les Messerschmitt abattent une majorité des 18 Lancaster qui ne rentreront pas à leur base.

Certains équipages réussissent à sauter en parachute. Trop souvent, hélas, ils n’ont pas cette chance. Quelques-uns sont mis hors de combat avant même d’avoir pu larguer leurs bombes. Le Lancaster RND781/G du 622ème escadron de la R.A.F. est ainsi attaqué par l’arrière avant d’atteindre son objectif. Le Capitaine Watson s’efforce alors de maîtriser le vol de son appareil en flammes jusqu’à ce que ses coéquipiers aient évacué la carlingue. Cet acte héroïque leur sauve la vie, mais ne lui laisse pas le temps de sauter à son tour. Jimmy Watson s’écrase à Saint-Hippolite, au pied du Haut-Koenigsbourg.

L’Avro Lancaster ND 825 AS-J2 du Squadron 166 évolue au cœur de la tourmente. La navigation du Sergent McCallum, après les dernières corrections destinées à compenser la dérive due au vent, amène le bombardier sur sa zone d’intervention. Rivés à leurs mitrailleuses, dans la solitude glaciale des tourelles supérieure et arrière, exposées aux courants d’airs, les Sergents Rowley et Thompson sont à l’affût des chasseurs allemands. Via le micro installé directement dans son masque à oxygène, le Sergent Oughton transmet par l’interphone les informations stratégiques qu’il capte sur sa radio. Chaque homme, excepté l’opérateur radio, dispose d’un sifflet fixé au col de sa veste ; trois le portent à droite, deux à gauche, suivant qu’ils sont droitiers ou gauchers. Au coup de sifflet strident et codé qui traverse l’habitacle comme un projectile, le Sergent Cryer, délaissant un instant ses jauges de température, de pression et autres commandes de pompes à essence, opère partout où ses compétences sont requises. Les bombes sont armées. La soute est ouverte. Dès qu’il réussit à localiser la cible dans son viseur, le Lieutenant d’aviation Tiplady effectue le largage.

Aussitôt, le pilote pousse les moteurs à plein régime pour s’extraire du théâtre des hostilités. La machine, libérée de plus de six tonnes d’armement, et forte de ses 10 000 chevaux, semble bondir en avant. Après un long dégagement hors de la ville, le quadrimoteurs effectue un virage qui le place sur la trajectoire du retour : cap Sud-Ouest jusqu’à la frontière française.

La persistance des sens prolonge la bataille dans l’esprit des aviateurs. La tension reste vive. Mais, s’ils ne le sentent pas encore, ils voient, ils savent confusément et ils espèrent qu’ils en sont sortis.

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